Le Jour où le Web s'est arrêté de surfer
En allumant la dernière cigarette de la journée, hier soir, mon esprit vagabondait sur des pensées professionnelles et certaines obsessions qui accaparent mon cerveau au mépris du besoin existentiel de TF1 (bon, cela remontre à une déclaration de P. Lelay en 2004, alors forcément, ça date). Et de fil en aiguille, j'en suis venu à réfléchir à mon mode d'utilisation d'internet.
Hier, enfin, il n'y a pas si longtemps, j'utilisais les forums pour trouver des réponses, des outils, bref, des informations. Cela se passait non pas par le web et le http, mais par un autre protocole, le NNTP. On parlait d'ailleurs de newsgroups. Ces newsgroups étaient à mes yeux le Google d'aujourd'hui. On y posait des questions, et d'autres usagers vous répondaient. À cet époque, il y avait peu d'usagers d'internet, j'étais en 1996, et pour autant je n'étais pas un précurseur.
Il faut dire que le principal moteur de recherche qui existait à cette époque s'appelait Yahoo! et fonctionnait manuellement, les employés de Yahoo! référençaient à la mimine les sites qu'ils trouvaient. Une fois encore, il y avait peu d'usagers d'internet, donc encore moins de sites web. Amazon était un moteur de recherche de livres que l'on pouvait commander, mais cela relevait du courage le plus extrême.
Mais, en ces temps là, je surfais réellement. C'est à dire que je parcourais le web comme Sir Franklin explorait l'Arctique. Il fallait à la différence des explorateurs d'antan non pas du courage mais de la patience. Patience, car l'utilisateur attendait patiemment le chargement des pages (en se faisant couler des cafés parfois, tellement c'était long), patience aussi car chaque page était une découverte... bonne ou mauvaise.
Et puis les années 2000 sont arrivées très vite. À mon niveau, c'est la Génération Wanadoo qui a révolutionné cet Internet. Les utilisateurs du web devinrent de plus en plus nombreux, les temps de chargement (ah, la mangouste horrible modem ADSL...) et les coûts diminuaient (les forfaits Internet illimités sans avoir à payer les communications téléphoniques)... Les Newsgroups devinrent infréquentables. De lieux où les egos se disputaient souvent au mépris du respect d'autrui mais régulièrement avec un certain sens de la politesse ("Bonjour" au début, "Merci" ou "s'il vous plait"), ils devinrent des lieux d'acronymes ("Slt", "ASV", "A+"). Donc pour découvrir des pépites, je me tournais vers Google à la fin 99 pour obtenir les renseignements et abandonnais progressivement les forums de discussions.
Il y a 10 ans, je surfais encore. J'allais d'un site à l'autre, les liens externes étaient maîtrisés, intelligents. Nous n'étions pas encore à l'époque du web actuel ou le moindre site n'a qu'une seule envie, vous enfermer dans son éco système pour vendre un produit, un service ou simplement son image. Google est monté en puissance, en pertinence et est devenu un carrefour de navigation obligatoire. Pour paraphraser Arthur Kannas, Google est devenu le plus grand concurrent des annuaires papier. On trouve tout le web dedans (encore que cette affirmation est certainement fausse). Nous n'avons plus besoin de passer du temps à chercher nous-mêmes l'information, puisque Google nous l'amène sans effort.
Le dernier endroit qui me permettait de réellement surfer furent les blogs. Animés par des zozos qui pour la plupart auraient été des contributeurs émérites au sein des newsgroups, on y retrouvait, il y a deux, trois ans, une volonté forte de partage et de découvertes. Et la sauce a pris, tellement bien que les bloggers se sont auto-flingués à force de vouloir fédérer des audiences de plus en plus larges, ils ont créé à leur tour des blogs de plus en plus fermés. Certes, la technologie nous aide à le faire (je pense aux players Dailymotion, YouTube et consorts qui permettent de délocaliser le contenu vidéo, idem avec les Flick'r et autres Picasa).
Les technologies aussi ont évolué, certaines sont revenues sur le devant de la scène. Les flux RSS en sont par exemple un piège magnifique (enfin je pense), je me suis rendu compte que je ne connaissais plus le look and feel des sites que je lisais. À part quelques flux pro qui proposent une navigation croisée, la plupart fournissent une info seule, unique. Je ne vois pas comment dans ce contexte, ils espèrent générer du trafic sur leurs sites. Les flux RSS font certainement partie des derniers outils à destinations des usagers et non des consommateurs. Il n'y a pas ou peu de dimension commerciale liée, ils facilitent la vie des gros lecteurs d'informations. Mais voila, il ne s'agit que d'informations. Les lieux graphiques, les univers émerveillants ne rentreront pas dans les flux RSS, puisque ces derniers ne sont là que pour publier des mots. Donc, grâce à eux, je fais ma veille technologique, culturelle, je me détends, mais je ne surfe pas.
Comment surfer aujourd'hui ? Ma définition du surf est de trouver un bon spot un tant soit peu vierge. Facebook ? Twitter ? Grâce à ces deux outils les utilisateurs (pardon, les Membres), partagent un nombre de liens inimaginables. Mais repérer le lien intéressant relève de la gageure. Facebook me noie sous les updates, les liens proposés pointent pour la plupart vers des vidéos, mais sans recommandation particulière (attention, je ne critique pas, je fais pareil), aussi, face à la quasi certitude que je vais perdre X minutes de mon temps, je ne prends pas la peine de suivre les liens. D'autant plus que je ne sais jamais si c'est un lien pour le fun ou pour participer à une énième opération de marketing viral. Quand à Twitter, là, j'ai envie de dire que c'est pire encore. Les utilisateurs (les membres) ont 140 caractères pour vous présenter leurs pépites. Dans ces 140 caractères, il y en a une dizaine consacrée au lien, fourni sous forme de gloubiboulga indécodable, incompréhensible.
Alors, il y a le facteur confiance, celui des potes qui vous envoient dans votre boite aux lettres, un mail avec des mots pour vous dire autre chose que "Wahow, ce site, il est top", celui des inconnus dont la réputation numérique vous sécurise et vous savez que vous ne perdrez pas de temps en suivant leur conseil.
Le Web est devenu avec le temps un lieu où le pire et meilleur sont sans cesse de plus en plus présents. Où l'information coule à flot, et ce faisant flingue, paradoxalement, la communication. On se balance des liens, sans prendre le temps de penser à mettre en confiance les destinataires. Sans prendre le temps de réfléchir autrement qu'avec son estomac.
Allons-nous devenir plus bêtes pour cela ? Allons-nous perdre nos capacités de mémorisation à cause d'internet (relisez Hyperion de Dan Simmons si vous ne voyez pas à quoi je fais référence) ? Ces questions sont légitimes, mais elles nous renvoient directement à l'opposition entre Socrate et Platon sur le rôle de l'écrit en général, Internet n'est jamais qu'un grand et beau livre contributif. À chacun d'en faire ce qui lui importe, rares seront ceux qui grâce à lui passeront à la postérité (on se souvient de Thomas Edison, des frères Lumières, de Gutenberg...), mais qui se souviendra de Tim Berners Lee, voir des membres de son équipe du CERN qui inventèrent les hyperliens ?
Le surf sur internet peut-il renaitre ? J'en suis persuadé, d'une autre manière qu'il a existé, j'en suis certain. Certainement aussi pour d'autres vocations que celles initiales. Alors, si le Surf est mort, vive le Surf, à nous de le ré-inventer.
Publié le vendredi, 4 septembre 2009, par NotLuna dans la catégorie : Electri-cité - Lien permanent
Commentaires
vendredi, 4 septembre 2009
17:00
j'comprends pas Fred. C'est quoi la question?
— Chaoullisamedi, 5 septembre 2009
12:02
Très jolie synthèse de l'évolution du net.
— MytheNos blogs et "mailing-list" persos restent dans l'esprit d'un web communautaire a mon sens :)